Farvardigan et Nowruz en Iran : le souvenir au seuil de la nouvelle année
Nowruz inaugure la nouvelle année iranienne avec le printemps, le renouveau, les visites familiales et la volonté consciente de prendre un nouveau départ. L’UNESCO le décrit comme une fête ancestrale qui marque le premier jour du printemps et le renouveau de la nature. Elle comprend notamment des rituels, des repas avec les êtres chers, de nouveaux vêtements, des cadeaux et des visites entre proches et amis. 1 En Iran, de nombreux foyers se préparent à la saison en faisant le ménage, en se réunissant et en dressant la table du Haft Sin. 4 Il importe toutefois de ne pas réduire cette célébration plurielle à une seule histoire sur les morts.
Le souvenir des ancêtres a un lien documenté avec le passage à la nouvelle année dans la tradition zoroastrienne du Farvardigan, également appelé Frawardigan ou, chez les zoroastriens persans, Panji. Il serait inexact d’attribuer cette pratique à tous les foyers et à toutes les communautés d’Iran. Elle relève d’un héritage religieux particulier au sein du pays, et sa date a varié selon les calendriers religieux. Il vaut mieux comprendre le Farvardigan en regard de Nowruz : une observance qui, historiquement, précède la nouvelle année, plutôt qu’un élément universel de la célébration de Nowruz elle-même. 2 3
Un seuil entre les saisons
Le mot Nowruz signifie « jour nouveau ». L’UNESCO situe sa signification fondamentale dans l’arrivée du printemps et le renouveau de la nature, tout en soulignant son rôle dans le rassemblement des générations et des familles. 1 Pour de nombreuses personnes en Iran, la fête est donc l’occasion de rafraîchir la maison, de recevoir des proches, d’échanger des vœux, de partager un repas et de commencer l’année en bonne compagnie. Ces gestes peuvent entretenir la mémoire familiale de manière discrète et quotidienne. Une recette, un objet conservé d’une personne âgée ou une histoire racontée en préparant la table peuvent rendre présente une génération précédente, sans constituer un rite formel pour les défunts.
Le calendrier zoroastrien historique donne à cette saison un seuil commémoratif plus explicite. L’Encyclopaedia Iranica explique qu’une nuit juste avant Nowruz était associée au retour des proches défunts dans leur ancienne demeure, où ils étaient accueillis. On leur adressait des bénédictions rituelles et l’on offrait des aliments et des vêtements consacrés, avec la croyance que leur essence parvenait jusqu’aux morts. Le récit présente cette observance comme une célébration joyeuse, placée sous le signe de l’hospitalité, de la lumière, des parfums et de la communion, plutôt que du spectacle. 2
Ce témoignage aide à préciser une expression souvent employée avec trop de largesse : « le souvenir des ancêtres à Nowruz ». Le lien est bien réel dans le contexte zoroastrien historique, mais cela ne signifie pas que chaque table de Nowruz soit un autel aux ancêtres, ni que toutes les familles iraniennes accomplissent un rite d’accueil des morts. La proximité dans le calendrier saisonnier a du sens ; les pratiques demeurent distinctes et propres à certaines communautés.
Farvardigan et les défunts
Le Farvardigan est une fête zoroastrienne de 10 jours, à la fin de l’année religieuse, qui honore les esprits des morts. Un article de référence du spécialiste de l’Iran William Malandra décrit son objectif principal comme l’accueil des ancêtres défunts dans la maison et l’hospitalité qui leur est témoignée par des rites. Il distingue 2 périodes de 5 jours et précise que les différences entre les calendriers font que l’observance ne tombe pas toujours au même moment de l’année civile. 3
Il s’agit d’un souvenir exprimé par le soin. Les sources historiques décrivent des familles qui nettoient et préparent leur espace domestique, puis reçoivent des hôtes invisibles avec de la nourriture, de la lumière et des prières. Dans un récit consacré à un village de Yazd, l’Encyclopaedia Iranica rapporte qu’on prenait congé des Fravashis avant le lever du soleil, au début de la nouvelle année, puis que la famille partageait un repas et échangeait des salutations. Elle précise également que cette description concerne un lieu et une époque particuliers ; il ne faut pas l’étendre à toutes les communautés zoroastriennes, et encore moins à l’ensemble de l’Iran. 2
Le mot Fravashi a un sens religieux plus précis qu’un simple synonyme d’ancêtre. Dans les sources consacrées au Farvardigan, les Fravashis sont associées aux défunts justes et à des êtres spirituels protecteurs. Pour qui souhaite lire ces sources avec respect, l’essentiel est de ne pas réduire cette théologie à une coutume générique. Le Farvardigan reflète, dans la tradition zoroastrienne, une relation entre la mémoire, le devoir religieux, l’hospitalité domestique et le passage d’une année à l’autre.
Ce qui peut être partagé
Même là où le Farvardigan n’est pas observé, Nowruz peut amener les familles à réfléchir à la continuité. L’importance accordée au renouveau pendant la fête n’oblige pas à oublier le passé. Une famille peut prendre le temps d’évoquer les personnes qui lui ont transmis une recette, ont préservé une langue, ont entretenu un jardin ou ont façonné le sens de l’accueil au sein du foyer. On peut demander à un proche âgé de parler d’une personne aimée qui n’est plus là, ou conserver par écrit un bref souvenir avec l’accord de la personne qui le raconte. Ce sont des choix personnels, et non des rituels iraniens prescrits.
Cette distinction importe, car elle permet de préserver l’authenticité du souvenir. Un repas de printemps peut devenir un moment propice aux récits familiaux sans être présenté comme une offrande religieuse. Une photographie peut être placée dans un espace privé du foyer si cela a du sens pour la famille, sans être présentée comme faisant partie du Haft Sin ou du Farvardigan. Les personnes dont les croyances et les histoires familiales diffèrent peuvent vivre cette saison de façons différentes. Le respect commence par l’acceptation de ces différences.
Pour les familles qui perpétuent une pratique zoroastrienne du souvenir, celle-ci n’a pas pour but de permettre à des personnes extérieures de recréer un rituel. Les prières privées, les offrandes, les objets sacrés et les lieux de culte doivent être abordés sous la conduite des personnes qui préservent la tradition. Ne transformez pas une cérémonie familiale en spectacle, n’entrez pas dans un lieu religieux sans autorisation, ne manipulez pas d’objets de dévotion et ne photographiez pas les personnes en deuil ou en prière. Écouter son hôte ou une personne représentant la communauté témoigne davantage de respect que de supposer qu’une date du calendrier donne accès aux lieux.
Une manière réfléchie de transmettre la mémoire
La rencontre du Farvardigan et de Nowruz offre une leçon utile de précision. L’un est une célébration iranienne du Nouvel An, qui revêt de nombreuses formes régionales, religieuses et familiales. L’autre est une observance zoroastrienne de commémoration en fin d’année, liée depuis longtemps à la nouvelle année. 1 2 On peut les évoquer ensemble en raison de ce seuil saisonnier, mais il ne faut pas les confondre.
Cette distinction ne rend pas la saison moins émouvante. Elle la rend plus lisible. Nowruz invite à accueillir le printemps et à renouer les liens avec les vivants. Le Farvardigan, dans les communautés qui l’observent, fait une place aux défunts dans le passage d’une année à l’autre. Ensemble, sans être confondus, ils montrent comment la mémoire peut se transmettre par le ménage, l’hospitalité, la prière, les repas et le récit patient des histoires familiales.
Pour toute personne souhaitant consigner un souvenir familial à cette période de l’année, une question délicate peut suffire : De qui nous souvenons-nous encore pour sa manière d’accueillir la nouvelle saison ? La réponse peut être un nom, une habitude, un parfum, un plat ou une expression. Le consigner avec soin et avec le consentement de la personne concernée peut honorer à la fois la personne évoquée et les traditions distinctes qui donnent son sens à ce souvenir.






